Le palais de carton
Les bottes glissent dans l’herbe humide de la pente, et il faut se rattraper, poignées serrées dans les plantes sauvages, pour ne pas tomber dans le fond de la vallée. Du sommet, là où passe la route, sur le viaduc, l’édifice n’apparaît pas encore; mais dès lors que l’on perd en altitude, son sommet moite apparaît, appuyé sur un des mâts du Viaduc de Millau comme une fourmilière s’appuierait sur un tronc d’arbre. Au bord du Tarn et remontant dans la pente, à mi-chemin entre les cathédrales construites par les termites dans leurs creusements réguliers et les demeures entassées des villes troglodytes, se dresse le palais du Soleil, dans une odeur douceâtre de carton humide, de terre et d’herbe coupée. Au fur et à mesure que le corps se repositionne dans la pente, les pieds s’appuyant désormais dans les imperceptibles creux laissées par celleux qui ont déjà pris cette route pour ramener toujours plus de cartons des villes environnantes, on finit par en voir le socle et les allers retour perpétuels de sa population industrieuse.
L’entrée principale n’est pas droite, et penche un peu sur le côté tant que le soleil n’a pas séché le mortier artisanal. Il est appliqué le long de l’arche pour l’empêcher de céder par un groupe d’habitant.es qui est déjà au travail en chantant gaiement. A l’intérieur, un atrium central dessert des étages disjoints de pièces labyrinthiques cartonnées, qui se reconfigurent au fur et à mesure de la destruction des lieux. Leurs seuls signes distinctifs sont, avant qu’elles ne s’effondrent à leur tour, les parois imprimées de logos Amazon et d’indications désormais inutile de fragilité des colis dont la course s’est achevée bien plus tôt. On habite parfois seul et parfois à plusieurs dans la même journée, et le changement perpétuel est accepté comme une composante de la vie. Les fenêtres sont, au fur et à mesure des constructions accumulées dans l’intérieur de la structure, à la fois à hauteur de la cheville et au-dessus des têtes. L’espace se reconfigure perpétuellement, s’étalant et se contractant au fur et à mesure des saisons.
Aux abords du palais, un groupe prend note, à l’aube, de la première ombre du Viaduc qui apparaît et commence déjà à se déplacer: c’est ici que démarrent les constructions du jour, et que se monte le premier mur, qui sera également le premier à sécher aux rayons du soleil. C’est bientôt le solstice d’été: il est encore temps d’élargir le palais, qui se rétrécira et montera dans les airs une fois le solstice passé, au fur et à mesure que le soleil se raréfiera, autour de la seule partie fixe de la construction, présente dans l’ombre du viaduc au zénith. Plus loin, sur la berge, décante et sèche de l’argile rouge dans des bassines creusées à la main sur le bord de la rivière. Les ongles irrémédiablement ocres et la peau sèche, ce sont les plus vieill·eux du groupe qui y accueillent les nouvelle·aux arrivant·es et les invitent à creuser pour récupérer leur propre argile, la mettre en eau, la tamiser et la remettre en pains. Les temps de séchage sont des temps de repos, dans les rayons de soleil l’été, et emmitouflés près des feux brûlant dans les bassines inutilisées l’hiver. On y regarde l’argile prendre une forme malléable et les papiers huilés sécher et devenir translucides ; ils deviendront vitraux de fortunes et seront assemblés, découpés, et assemblés encore pour former de larges motifs multicolores lorsque les rayons du soleil les frapperont. C’est le lieu du début de tout. Avant de construire et d’entrer dans le rythme infini du palais, on apprend à mesurer le poids de la matière, à sentir dans ses mains la texture que l’on recherche, à apprécier le luxe du temps qui passe, du soleil, du vent, de la terre et des autres.
Une fois le premier pain de terre constitué, il est temps de prendre part aux rituels du palais. L’objet central de l’atrium, large bassin surplombé d’un réservoir sphérique, accueille dans sa partie basse la terre, étalée en couche régulière du plat de la main.
La construction et la destruction permanente du Palais prend place dans ses usages quotidiens: alors qu’une partie du bâtiment, trop humide et trop usée, s’effondre, elle est aussitôt récupérée pour être découpée en plusieurs morceaux et placée dans la jarre de mortier en début de journée. On enfonce les débris dans l’orifice supérieur de l’objet et on laisse l’eau goutter dans le bassin, heure par heure, jusqu’à ce que le débit s’assèche et vienne marquer un cycle de vingt quatre heures. L’eau qui s’écoule quotidiennement continue à hydrater l’argile du bassin laissé à l’air libre, dans lequel on vient mélanger à la main les débris du réservoir, désormais séchés, pour former du mortier. Il servira pour redémarrer la construction d’autre chose, autre part dans les niches inférieures; et quand l’argile aura disparu, un mois se sera écoulé, et on refournira en argile le bassin, les nouvelle.aux après les ancien.nes, afin de continuer la construction perpétuelle du palais. En groupe, on bat la terre, on chante, on blague, on transmet les gestes et on se tâche les un·es les autres. Puis, les mains pleines, on repart construire, transformer, monter et démonter, les doigts poisseux de mixture. On répare à la chaîne comme pour sentir une prise sur le réel habituellement refusée, et on ajuste aux besoins et usages du jour : demain, ils changeront, et les murs changeront aussi. Les réparations ne cessent jamais.
Une partie supérieure de l’aile gauche s’effondre sous le poids d’un corps de trop. Un groupe d’habitant.es se saisit de son seau de mortier, et, inlassablement, iels réparent.
Une fondation semble avoir ondulé avec les intempéries et nécessite d’être redressée. Trois ami.es se saisissent d’un morceau de carton neuf, et, inlassablement, iels réparent.
Une fenêtre laisse passer le vent humide des bords de rivière. Une mère se saisit des montants et les maintient droits, tandis que ses enfants trempent leurs papiers dans l’huile pour en faire un carreau neuf, et, inlassablement, iels réparent.
Une chambre se désagrège lentement, désertée par son habitant précédent. Les nouvelle·auxs locataires font tomber la cloison principale, qu’iels déchiquètent ensemble, assis en cercle autour du sol, avant d’en faire un mortier épais qui consolide les failles et les jointures fragiles. Et, inlassablement, iels réparent.
Perpétuellement, iels réparent le présent et l’avenir en accolant ensemble leurs misères respectives pour en faire autre chose. Ça ne résout rien. Le monde qui les déteste s’effondre tout de même; et l’hiver emportera dans le froid et l’humidité le gros de la structure. Mais iels ont une prise sur ce réel-là, et iels peuvent ici encore tout réparer et tout reconstruire et, encore et toujours, tant qu’il y aura des pauvres, des perdu.es et des cartons.

