Hélio Convivialis

Palais du soleil

Hélio Convivialis

21 juin 2075 – 21:29 

C’est déjà la première halte de ma randonnée vers le sommet du massif du Beaufortain. J’ai traversé le village de Hauteluce, et ses chalets qui ne semblent pas avoir bougé depuis plusieurs siècles – probablement parce que c’est le cas – et j’ai amorcé mon ascension vers le mont Bisanne, non sans faire un détour par la réserve naturelle de la colonie des marmottes du même nom. Difficile de croire que l’espèce était protégée il y a encore cinquante ans, tant elles pullulent maintenant le long du chemin. 

Ci-dessus // Vue topographique du mont Bisanne, en Savoie, France.

Ci-contre // Carnet de voyage du pèlerin·e

Ci-dessus // Cartographie 1/20000 de la ville de Hauteluce

Ci-contre // Vue du Mont Bisanne depuis le Mont Blanc (Google Earth)

Ci-dessus // Intégration d’Hélio Convivialis dans le terrain

Elles marchent avec moi jusqu’au Palais du Soleil du Mont Bisanne, qu’elles approchent sans crainte. Dernière halte pour les voyageurs·euses ? Parti·e·s apprécier les conditions âpres du Mont Blanc, l’édifice, enchâssé dans l’adret de la montagne et baignant dans la lumière, apparaît entre les chalets récents de celles et ceux qui y résident à l’année. 

Ci-dessus // Détail maquette de la verrière

La voyageuse précédente qui m’a recommandé l’endroit a pu dormir dans une des chambres troglodytes de l’édifice, sombres et fraîches, un peu humides, dans le cœur de la montagne. Mais j’arrive trop tard, et le crépuscule éclate en milliers d’éclats pourpres et or dans l’immense verrière ornementée: l’endroit va fermer pour la nuit.

Les résident·es sortent et récupèrent dans la fontaine centrale leurs pommes de lumière. Les plus vieill·eux l’attachent au sommet de leur bâton de marche. D’autres accrochent l’objet à leur ceinture, ou autour de leur cou. On me confie la mienne, lisse, sans ornements ni attaches : je la tiens dans mes mains en coupe, et les insectes, curieux, essaiment tout autour, prêts à m’accompagner pendant la nuit.

Ci-dessus // Processus d’imbibition des pommes dans les fontaines

Au pied de la façade, je la vois devenir bordeaux, violette, mauve et bleu nuit avant de s’éteindre totalement. Les dernier·es habitant·es s’en vont, guidés par un essaim scintillant, avant de disparaître totalement, avalés par la noirceur des sentiers de montagne, piquée de milliers d’étoiles.

Ci-contre // Ci-dessus // Impressions en PLA suite à la modélisation des Pommes de Lumière, avec un premier protocole assez libre où la forme de la pomme a été façonné sur le logiciel Nomad, au travers d’un geste de sculpture numérique. Le second protocole, appliqué ici sur les 2 pommes les plus sphériques avec de légères aspérités, a été réalisé en usant de tracé GPS de pèlerins arrivés à Hélio Convivialis. Les tracés ont été traité en motifs texturés via Grass Hopper.


J’ai mal aux pieds, et le calme de l’endroit me dit qu’il est l’heure moi aussi de me diriger vers mon chalet, dans le sillage des lucioles, et d’aller dormir. Zzzzz

22 juin 2075 – 05:45 

Celle qui m’a précédée avait raison : ça valait le coup de se lever tôt pour voir le lever de soleil et le réveil de tout le palais.  L’aube se lève, et les lucioles ont disparu, probablement occupées autre part maintenant que les odeurs de chèvrefeuille se sont dissipées. Dans l’air frais, le soleil se lève, et j’emboîte le pas des locaux en reposant ma Pomme de lumière dans la fontaine alors que le ciel rose vire lentement au bleu clair, le bas de ses rayons mordant doré les nuages et illuminant la cour centrale qui semble, pendant quelques minutes, être faite d’or liquide. 

Les Pommes déposées, c’est le premier temps collectif de la journée qui démarre. Entré dans la structure, j’ai du mal à mesurer la hauteur des pièces troglodytes, enchâssées dans le cœur de la montagne en arc de cercle, frappées par la lumière diffusée par la verrière tout au long de la journée. Le premier repas se prend à l’extrême gauche de la structure; et la vie se déplace avec le soleil tout le long de sa course. Le long des coursives de pierre brute, dans les étages, on entend en permanence les bruits de pas des enfants résonner du sol au plafond, et les murmures des ateliers en contrebas font doucement vrombir de vie les austères arches rocheuses. 

Le grand escalier en spirale menant aux ateliers m’est fermé aujourd’hui, mais je me console en me rendant au fond des pièces du dernier étage ou, dans les grandes bibliothèques directement taillées dans la pierre, sont rangés les ouvrages du lieu. Certains espaces de lecture sont éclairés directement par la verrière, par un jeu de miroirs, et d’autres, ceux de la conservation, sont gardés dans le noir et au sec. J’y perds le reste de ma journée.

La journée est rythmée, étonnamment, par les cris stridents des marmottes qui viennent trouver un peu de fraîcheur dans les paliers du rez de chaussée de la structure, qui, avec les habitant·es, les lézards et autres créatures de passage, s’étalent dans les grandes tâches de soleil qui font chauffer la pierre. Elles entrent par les portes latérales, souvent laissées ouvertes, et s’installent là, en me regardant comme si je les dérangeais dans leurs importantes besognes.

23 juin 2075 – 09:22 

Il fait une chaleur terrible dans les tréfonds d’Helio Convivialis. Le sous-sol, une fois qu’on a emprunté le colossal escalier à flanc de montagne, dans une coursive hélicoïdale descendant toujours plus bas, mène aux ateliers. J’y emmène ma pomme de lumière sans décor, qui ballotte dans ma poche, afin de commencer à la personnaliser pour mes voyages futurs.

Un rai de lumière croise ma route, et est réfléchi tout le long de la descente pour alimenter la forge, les fours et le système de chaudières. Les modeleur.euses font de la vaisselle en céramique et en verre aux étages, tandis que la forge dégage une lueur rougeâtre. Les artisans qui y travaillent sont celleux qui sont là depuis le plus longtemps: leurs pommes sont lourdes de décor. J’en aperçois une en bois ajouré, couvert de laque cloisonnée vermeille, représentant les cycles du soleil et de la lune. Une autre, plus ancienne encore, est en métal ajouré, tâché de suie, terni avec le temps: dans sa surface supérieure, les étoiles sont percées avec régularité, et une petite lune en bois sentant le chèvrefeuille pend à l’intérieur.

J’hésite sur mon motif, et me décide à faire une rainure simple, tout autour de la sphère. Plus j’apprendrais, plus je décorerais. Il faudra que je revienne…

24 juin 2075 – 07:00 

C’est l’heure du départ. Je rends mes pas vers les sentiers du Mont Blanc, ma pomme de lumière dans la poche. Elle porte maintenant ma première marque, simple, mais lourde de promesses.
En quittant le palais, je me retourne une dernière fois : la verrière brille sous le soleil du matin comme un astre terrestre.
Je me fais la promesse de revenir, car l’Hélio Convivialis n’a pas fini de m’enseigner. Ici, la lumière se grave dans la pierre et dans les mémoires.

21 décembre 2075 – 12:45 

Je suis de retour à Helio Convivialis. Le temps de mon ascension, et de mon séjour au sommet du pic du Mont Blanc, j’ai eu l’occasion de me questionner sur ce qui nous poussait à gravir des sommets toujours plus hauts, des enjeux toujours plus grands, et à vivre notre rapport avec la montagne comme une confrontation perpétuelle. Nappée sous une épaisse couche de neige, à l’exception de la dalle – signe que dessous se trouvent les datacenters, dont la chaleur remonte, Helio Convivialis est là, lui aussi avec ses contradictions. Les marmottes hibernent (et c’est un soulagement) , et la lumière blanche baigne l’édifice pour les quelques heures de jour, qui semble un peu engourdi par le froid – c’est de saison.